En 1928, L'Amant de lady Chatterley fait voler en éclats les tabous de la puritaine Angleterre, du sexe aux préjugés sociaux. Scandale! Pourtant, à l'opposé de la pornographie évoquée à l'époque, le roman vibre d'une irrésistible sensualité.
Des bouquets de noisetiers, un lavis de renoncules frémissantes, une clairière tapissée d'anémones, la tendre caresse du soleil sur le buste des premières jonquilles. Constance Chatterley s'appuie contre le tronc viril d'un jeune sapin qui palpite sous sa paume, repart, se laisse pénétrer par le silence et se glisse vers le bonheur. Au plus profond des bois, elle va rejoindre Mellors, le garde-chasse au charme sauvage. Qui l'attend dans la pénombre de sa cabane, un «taudis d'objets hétéroclites» dont Constance fera pourtant son sanctuaire. Car c'est là qu'elle renaîtra. En brisant les tabous de la vieille Angleterre puritaine pour offrir son corps immaculé aux assauts les plus voluptueux, ceux d'un homme du peuple - le pire des crimes, pour cette femme mariée qui se meurt d'ennui dans le château de Wragby, au coeur des houillères.
Cette histoire d'une double transgression - conjugale et sociale - c'est bien sûr celle de L'Amant de lady Chatterley, roman d'une passion foudroyante dans le plus exquis des empires, celui des sens. Lorsque David Herbert Lawrence s'y attaque, en octobre 1926, il a 41 ans. Retiré dans les collines de Toscane, il a rompu avec le «crachin infect» de l'Angleterre industrielle et lutte farouchement contre cette tuberculose qui finira par le terrasser quatre ans plus tard. Chaque matin, il quitte la villa Mirenda, gagne les pinèdes et s'assoit au pied d'un arbre, un cahier sur les genoux. Peu à peu, le visage de Constance se dessine, et la fièvre qui la brûle pousse sa plume vers des audaces qu'il paiera très cher.
De son chef-d'oeuvre, il écrira une première version, puis une deuxième - Lady Chatterley et l'homme des bois, qui a inspiré la cinéaste Pascale Ferran - et, enfin, entre janvier et avril 1928, la version définitive, qu'on lit aujourd'hui. Avec un incipit nietzschéen qui prouve que ces pages n'ont rien d'une bluette glamoureuse pour amateurs de galipettes polissonnes: «Nous vivons dans un âge essentiellement tragique; aussi refusons-nous de le prendre au tragique.» Son roman, Lawrence sait bien qu'il n'a aucune chance d'être publié en Angleterre. Aussi décide-t-il d'acheter du papier et, pour 300 livres sterling, de le faire imprimer à Florence, à compte d'auteur. Il se vend sous le manteau à 1 000 exemplaires, tandis que les douaniers américains le refoulent aux frontières et que Scotland Yard le confisque. Condamné pour obscénité et pornographie, le livre subira de multiples piratages avant qu'une édition expurgée ne sorte en Angleterre, en 1932. Réaction unanimement scandalisée de la critique: il faut être un «pervers», un «esprit malade», pour oser écrire un tel outrage à la morale.
Ce n'est qu'en 1960 que la version originale du roman paraîtra dans la patrie de Lawrence. Avec, à la clef, 3 millions de lecteurs en huit mois. Lesquels se délectèrent, comme ceux d'aujourd'hui et de demain, de cette symphonie érotique où les amants attisent un brasier étincelant.
«Une femme nouvelle», écrit Lawrence, qui voit dans le sexe une sorte de Graal moderne, une promesse de résurrection à la fois spirituelle et charnelle. Aux antipodes de toute obscénité - malgré des descriptions anatomiques très précises - L'Amant de lady Chatterley est donc un éloge de l'absolu, une quête éperdue de l'innocence. «J'aime ma chasteté d'aujourd'hui parce que c'est la paix qui vient d'avoir fait l'amour ensemble. [...] C'est comme une rivière d'eau fraîche dans mon coeur», dira Constance à la fin du roman, lorsque, littéralement purifiée, elle pourra enfin divorcer de Clifford et épouser Mellors en attendant l'enfant qui naîtra de cette sublime catharsis.
Mais il y a aussi toutes ces pages enchantées où Lawrence, qui étouffait dans une Angleterre transformée en une sinistre mine de charbon, parvient à érotiser la nature avec une délicatesse mozartienne. Pour lui, elle est une immense machine désirante, comme un prélude aux jeux de l'amour: le moindre brin d'herbe qui s'ébroue sous la rosée, l'arbre qui se laisse fendre par la cognée, le poussin qui tremble sous la caresse de Constance sont autant de métaphores du désir. Il empourpre le roman tout entier, le frémissement des forêts aussi bien que l'étreinte des amants. «L'intérêt essentiel de ce livre, c'est que l'érotisme cesse d'être l'expression de l'individu. Il devient un état d'âme, un état de vie, comme l'opium pour le Chinois des dernières dynasties», a écrit Malraux dans sa préface de l'édition française de L'Amant de lady Chatterley. Et Lawrence, lui, envoyait valdinguer ses censeurs en s'adressant à la postérité: «Je déclare que ce roman est un livre sain et nécessaire.» Ce roman-là, au fil des décennies, allait contribuer à libérer les mentalités et les moeurs, dans une Angleterre frileusement pudibonde. On s'y replonge avec un bonheur total, une candeur angélique, car c'est un gigantesque hymne à la joie.
Vu par Christine Jordis *
«Le sexe contre la mort»
«Je ne me souviens pas de quand j'ai lu ce livre pour la première fois - il ne m'avait sans doute pas bouleversée. J'ai dû le découvrir en licence d'anglais, avec les nouvelles et les poèmes de Lawrence, qui étaient ce que je préférais de lui. Depuis, je l'ai lu et relu, et chaque fois son pouvoir d'enchantement est plus fort; ce roman atteint à l'essentiel, à ce qui nous préoccupe tous. Il fait le constat de la stérilité d'une société où la mort gagne. Contre celle-ci, Lawrence suggère une voie qui nous restitue le sens de l'émerveillement: le sexe. Pas le sexe insignifiant d'aujourd'hui! Lorsqu'il étreint lady Chatterley, Mellors se relie et la relie à un courant de vie plus vaste, à la nature, à la terre et aux étoiles. Ce pouvoir rendu au sexe et à l'amour, ce rêve d'harmonie, si loin de ce que vivait Lawrence, voilà ce qui me touche.»
* Ecrivain, responsable du domaine anglo-saxon chez Gallimard et jurée Femina. Dernier livre paru: Un lien étroit (Seuil).