La scène se livre cet automne. Après Voix off, de Denis Podalydès, voici une anthologie réussie du théâtre du xixe siècle et deux hommages au mythique Gérard Philipe.
C'est au rayonnage «xixe siècle» que les éditions de l'Avant-Scène ont décidé d'entamer la publication d'une anthologie du théâtre français. Le xvie installe les dogmes, le xviiie épanouit la plus belle langue qui fût, le xixe est l'âge des passions et des fièvres. Avec ses analyses des grands genres (passionnants «Renouveau du vaudeville» et «Utopie symboliste»), ses extraits choisis (nombreux mais trop courts!) et ses commentaires didactiques, cette anthologie est captivante, profonde et pratique - un exploit.
Dans ce corpus du xixe siècle, Gérard Philipe illumina les vertiges de Musset. Philipe, c'est l'Acteur majuscule, dont Olivier Barrot, frustré de ne pas l'avoir connu, veut faire son «ami posthume». Las, un survol biographique et une collection de fiches critiques sur les films du bel ange diabolique ne valent pas une lettre d'amitié. Peut-on vraiment aimer qui l'on n'a pas connu? Si l'analyse le cède à l'émotion, peut-être; jamais quand l'esprit clinique l'emporte.
Le coeur bat et brûle chez Georges Perros, lettré et impertinent, qui se baptise lui-même «le j'm'enfoutiste». Entre les lignes des courriers griffonnés sur les tournages, au gré des cartes postales succinctes, une amitié se tricote, maille lâche mais fil solide, que seuls couperont les ciseaux de la Parque. Et Gérard Philipe saigne de quelques vérités troublantes, où l'acteur solaire dévoile un filigrane de brume. «Il y a cette salope d'Italie qui te pénètre peu à peu, écrit-il de Rome en 1949. Et puis il y a moi qui ai presque perdu ma jeunesse sans perdre mon enthousiasme.» En 1959, la mort jette un blanc dans l'encrier, et c'est d'une béance qu'Anne Philipe et Georges Perros s'entretiennent pendant presque vingt ans. Légende pesante mais fantôme indispensable, l'acteur est en voix off, réfugié dans la coulisse de leurs vies. Perros écrira le plus beau texte posthume sur l'ami: «Gérard, tu n'es pas mort. Tu fais semblant. Nous, nous faisons semblant de vivre, dans la gloire et l'horreur de ce jour, de cette nuit qui t'exaltaient.» Mais Gérard est mort, sa femme et ses amis aussi. Seul bat le coeur du public, et frémit le rideau.