Laure Adler explore la trajectoire fulgurante de la philosophe insoumise
Les insoumis mènent le monde. Ces idéalistes torpillés par le réel sont les grands incompris de leur temps, mais deviennent, parfois, des exemples pour les générations futures. Tel fut le cas de la philosophe Simone Weil, que fait revivre Laure Adler dans un récit très personnel, remarquablement écrit, où l'oeuvre et le destin s'entremêlent en des liens inextricables.
Simone Weil fut une comète. Morte à 34 ans, en 1943, dans des conditions mystérieuses (tuberculose? empoisonnement?), elle eut le temps de se battre sur tous les fronts: syndicaux, révolutionnaires, guerriers. Cette écrivain au style superbe fut la première femme établie en usine (bien avant la mode lancée par Mai 68). De cette expérience elle tira un livre, La Condition ouvrière, que l'on gagnerait à relire en ces temps de crise. Longtemps occultée par sa condisciple Simone de Beauvoir, qui ne l'aimait guère, Simone Weil a su montrer une extraordinaire capacité d'empathie avec la misère du monde. Son idéal? La justice pour tous, y compris les humiliés et les offensés. Mais, loin de se contenter de belles déclarations littéraires et philosophiques, elle prit tous les risques. Physiques et métaphysiques.
Risques physiques, d'abord. Pour elle, la Seconde Guerre mondiale débute dès 1936, en Espagne. Elle en est. Puis, lorsque la France est occupée, la voici qui embarque à Marseille pour les Etats-Unis. Non pour couler des jours paisibles à l'ombre de la bibliothèque de la 5e Avenue, comme tant d'autres, mais pour convaincre l'Amérique d'entrer en guerre, puis se faire envoyer à Londres auprès du général de Gaulle, à qui elle demande - en vain - d'être parachutée en France. Risques métaphysiques, ensuite. Simone Weil, tout au long de sa très courte vie, fut partagée entre sa condition juive et la religion chrétienne. Habitée par une étrange haine du corps, cette femme d'énergie et d'excès se pensait comme un être androgyne, asexué.
Tout est mystère et opacité dans la trajectoire fulgurante et vénéneuse de Simone Weil. C'est ce que montre Laure Adler dans un exercice d'admiration qui donne la furieuse envie de se plonger dans l'oeuvre encore trop méconnue de Simone Weil, la battante qui prit le risque de mourir pour son idéal.