Et si les oeuvres d'art (et, au premier rang d'entre elles, les livres) avaient pour vocation de lutter contre la mélancolie? C'est de là qu'elles viennent et c'est là qu'elles retournent. Voilà qui suffirait à justifier l'existence de ces romans nombrilistes où l'introspection tient lieu à la fois d'histoire et de destin. La plupart de ces livres sont ennuyeux. Il arrive, pourtant, que certains soient emplis d'une grâce subtile. C'est le cas du nouveau roman de Nina Bouraoui.
Nina Bouraoui écrit comme on souffle. Un seul paragraphe. Des phrases de jeune fille. C'est ça qui fait son charme, à Nina. Passé 30 ans et des poussières, après 10 romans à succès, elle ressemble encore à une amante de 17 ans: fragile, douce, inquiète, précise, intuitive. Elle déploie ici sa ligne amoureuse. Ça devait arriver, à force d'écrire sur ses tourments, sur ses doutes... Voilà que la narratrice tombe sous le charme d'un admirateur. Tout commence dans une librairie, lors d'une séance de signatures. Il est plus jeune qu'elle - beaucoup. Plus insouciant. Moins expérimenté. Sans doute n'a-t-il pas encore appris ce que la vie s'est chargée de lui enseigner à elle: que l'amour dépend du hasard, que l'on ne peut jouir sans se blesser, qu'il faut vivre déraisonnablement, que l'on ne doit pas devenir des amants «décourageables»... La narratrice hésite, commente ce délicieux moment où l'on sent, entre attente et renoncement, que l'on est en train de franchir la frontière qui sépare l'indifférence de la passion.
C'est l'histoire d'une femme débordée par ce que, trop souvent, les femmes entendent contrôler: les Sentiments. Nina Bouraoui ouvre les vannes. Le résultat est un roman follement émouvant, écrit au plus près de cette mélancolie qui jette si souvent le passé sur le devant d'une scène où il n'a pourtant aucun rôle. L'oubli et la fixation sont les deux grands thèmes de la littérature amoureuse. Nina Bouraoui signe ici une superbe variation sur ces deux tyrans que jamais nous ne parviendrons à cesser d'adorer.